ZZ TOP LA LEGENDE DU BLUES-ROCK
Le soleil cognait dur sur cette portion de route désolée. Jeff attendait déjà depuis pas mal de temps devant le poteau d’arrêt de bus. Il venait de toucher sa paye et ses poches débordaient de petite monnaie, plus facile à écouler pour s’envoyer des verres à répétition ou écouter ses airs favoris sur le juke-box du vieux Sam.
Jeff avait déjà bien planifié son vendredi soir dans sa tête.
Oui, c’est ça qu’il allait faire. Après une semaine passée à travailler comme un forçat, il allait se taper des bières bien fraîches comme s’il en pleuvait et se faire péter les tympans à coup de rock et de blues. Et puis, s’il avait encore assez de pognon, il traverserait la voie ferrée et irait rendre une petite visite à Wanda Tucker, toujours accueillante avec les mecs en mal d’affection.
Seulement, pour ça, il fallait que ce bon sang d’autocar finisse par se pointer.
Jeff fut tiré de sa rêverie par un son étrange qui se répercutait dans le lointain.
Le bruit enfla soudain et Jeff sentit ses cheveux se dresser d’effroi sous son Stetson fatigué. On aurait dit un ricanement diabolique mêlé à un hurlement de moteur. Un nuage de poussière balaya la route et elle apparut.
Elle était d’une beauté sans pareil mais son allure inquiétante indiquait qu’elle sortait tout droit des entrailles de l’enfer. Sa carrosserie rouge vif et ses chromes rutilants luisaient sous le soleil tandis que son pot d’échappement crachait rageusement des flammes incandescentes. Son moteur tournait à plein régime sur le rythme binaire d’une batterie hallucinée. Ses vitres teintées ne laissaient rien voir du conducteur.
Jeff fit un signe de la main. La voiture stoppa net dans un crissement de pneus.
On peut bien dire ou faire ce que l’on veut, ZZ Top nous ramènera toujours au Texas.
Au Texas et à son imagerie traditionnelle. Les chapeaux de cowboy (Stetson, Ten Gallons), les bottes pointues, les boucles de ceintures larges comme des assiettes et les flingues. Les samedis soirs arrosés à l’alcool de grain et à la bière mexicaine, les virées en bagnoles dans le désert, les horizons s’étendant à perte de vue et les vaches à longues cornes (Longhorns).
Au Texas et à sa musique. Le rock, le blues et la country. Mais aussi le jazz, la musique cajun et latino (la Louisiane et le Mexique ne sont pas loin). Et tous les grands artistes issus du Lone Star State : T Bone Walker, Otis Rush, Freddie King, Johnny Winter, Janis Joplin, Stevie Ray Vaughan, Point Blank, Waylon Jennings, The Fabulous Thunderbirds. Et beaucoup d’autres encore.
Grâce à sa ténacité et à son talent, ZZ Top a rejoint cette grande famille musicale, décrochant au passage le record de la formation la plus stable puisque son line-up est demeuré inchangé depuis près de… quarante huit ans.
Des bars enfumés des faubourgs de Houston à la renommée mondiale, le parcours a été long et difficile mais couronné de succès. Ces « trois mêmes musiciens qui jouent les trois mêmes accords » (selon leurs propres dires) ont secoué la Terre à coups de riffs incendiaires et de rythmiques plombées.
Passés du statut de défenseurs d’un blues-rock électrique râpeux et sans concessions (dans les seventies) à celui de stars internationales (dans les années 80), nos trois gaillards semblent avoir relâché leur inspiration discographique depuis une bonne vingtaine d’années tout en restant fidèle à leur réputation de « bêtes de scène » en concert. Et la foule continue de les respecter et de les adorer avec dévotion.
Comment expliquer un tel phénomène ? Comment percer le mystère de ce « power trio » incomparable, inimitable et inégalé ?
Bien sûr, on peut trouver quelques pistes dans la presse spécialisée, ZZ Top ayant fait partie à un moment des groupes les plus interviewés de la planète.
Cependant, il faut prendre ces informations avec prudence car nos trois compères manient l’humour texan avec une redoutable efficacité.
Cet humour particulier consiste à débiter des conneries monumentales, sur le ton le plus sérieux qui soit, et à voir si l’auditoire avale ça tout cru sans broncher.
Si c’est le cas, mission accomplie et rigolade garantie avec maintes tournées de bières en évoquant le bon tour qui a été joué.
Compte tenu de tout ça, écrire un article de fond sur ZZ Top se révèle une tâche relativement compliquée.
Mais ne vous inquiétez pas, on va quand même essayer.
UN PEU D’HISTOIRE
Même si les fans n’ignorent rien du passé de l’infernal trio, un petit rappel ne peut pas faire de mal pour mieux comprendre son parcours.
Quand on évoque le nom de ZZ Top, on pense d’abord à ce fabuleux son de guitare. Alors, autant commencer par Billy Frederick Gibbons qui voit le jour le 16 décembre 1949 dans la banlieue de Houston. Les Bonnes Fées de la Musique ont déjà béni le foyer Gibbons car le père, Fred, possède une solide formation musicale. New-yorkais d’origine, il s’établit au Texas dans les années trente. Il travaille quelque temps à Hollywood comme arrangeur de musiques de films puis devient le chef de l’orchestre symphonique de Houston. Ayant gardé des contacts dans le milieu du cinéma, il est souvent invité à des fêtes d’anniversaire d’acteurs et de personnalités du septième art. C’est ainsi que le petit Billy fera la connaissance d’un dénommé… Humphrey Bogart.
La musique classique qui berce la famille Gibbons ne passionne guère le jeune Billy qui préfère écouter des stations de radio spécialisées dans le blues (qualifiées à l’époque de « radios noires »). En même temps, il découvre qu’en poussant à fond le volume du poste à tube, il peut obtenir une délicieuse distorsion, un effet acoustique qui l’intéresse déjà énormément.
Mais une étape décisive est franchie quand la fille de la bonne de la Maison Gibbons lui fait écouter un disque de Little Richard. Comme si cela ne suffisait pas, elle l’emmène le voir en concert à Houston. Le virus du Rock contamine immédiatement Billy qui ne s’en remettra jamais.
Juste après son treizième anniversaire, à Noël, il reçoit en cadeau une guitare Gibson Melody Maker et un ampli Fender Champ. Il s’enferme dans sa chambre et, le soir venu, il peut jouer sans problème l’intro de « What’d I say » de Ray Charles et quelques rythmiques du bluesman Jimmy Reed.
Billy est fin prêt pour la grande aventure du Rock’n’Roll.
Il se fait les dents (et les doigts) dans différents groupes de lycée comme les Saints (qui reprennent des vieux standards du blues) ou les Coachmen (spécialisés dans la soul music). Mais un courant psychédélique vient frapper le Texas de plein fouet et une foule de jeunes combos s’engouffre dans cette brèche avec, en tête, les 13th Floor Elevators du chanteur déjanté Roky Ericson d’Austin. En 1967, séduit par ce mouvement novateur, Billy persuade les Coachmen de changer d’orientation musicale et de nom. Rebaptisé The Moving Sidewalks (littéralement, les « Trottoirs qui bougent »), le groupe va répéter inlassablement dans le garage de Papa Gibbons et finir par secouer la région de Houston avec un hit local, « 99th floor », composé par Billy en cours de maths. Cette petite pépite de rock psyché, qui s’inspire largement du travail des Elevators tout en leur rendant en même temps hommage, laisse déjà filtrer le jeu particulier du jeune guitariste.
Durant cette période, Billy Gibbons va faire deux rencontres décisives : Bill Ham (son futur manager dont nous parlerons plus tard) et le grand Jimi Hendrix.
En raison de leur notoriété, les Moving Sidewalks sont choisis pour assurer la première partie d’Hendrix lors de son passage à Houston pour quatre concerts. C’est là que les deux gratteux auraient sympathisé et que Jimi aurait offert une Stratocaster rose à Billy. Impressionné par ce talent débutant, Jimi aurait même cité Billy lors d’une prestation au Johnny Carson Show en le qualifiant de « guitariste le plus prometteur de sa génération ». Mais entre légende et rumeurs, il semble difficile d’établir la vérité. La Stratocaster n’était peut-être pas rose, Jimi ne l’a peut-être jamais offert à Billy et il s’est peut-être simplement contenté de glisser un mot sur les Moving Sidewalks à la télévision.
Quoi qu’il en soit, une chose reste certaine : Billy Gibbons a bien côtoyé Jimi Hendrix et reçu quelques leçons du génial guitariste, notamment la manière de placer le sélecteur de micros d’une Stratocaster entre les positions initiales afin d’obtenir un son hors-phase (« out of phase »). Des décennies après, Billy continue de soutenir qu’il s’est servi de cette fameuse Strato offerte par Jimi sur au moins un morceau de chaque album de ZZ Top.
Dans le même ordre d’idée et toujours selon les « on dit », Billy aurait eu une discussion passionnée avec… Eric Clapton. De passage à Houston pour la tournée d’adieu de Cream et désireux d’étancher sa soif légendaire, « Dieu » lui-même aurait poussé la porte du club où répétaient Billy et ses potes, juste pendant leur reprise de « Crossroads ». Charmé par cette version frénétique, il aurait serré la main de Billy et les deux guitaristes auraient passé le reste de l’après-midi à s’entretenir de leur passion commune, le blues. Une bien belle histoire, évidemment invérifiable.
Malgré cette période faste, les Sidewalks n’arrivent pas à retrouver le succès connu avec « 99th floor » et ils retombent doucement au niveau de gloires locales de Houston. Une basse qui tourne (inventée par le bassiste Don Summers qui collaborera des décennies plus tard à la mise au point des fameuses guitares tournantes à fourrure de ZZ Top) et une version psychédélique du « I wanna hold your hand » des Beatles ne vont pas changer la donne. Près de sombrer dans l’indifférence générale, le groupe végète.
Comme si cela ne suffisait pas, la menace d’un billet gratuit pour le Vietnam plane sur la jeunesse de l’époque. Billy esquive le coup en s’inscrivant à l’université dans la section Beaux Arts, imité par le batteur Dan Mitchell, tandis que le claviériste et le bassiste partent accomplir leur devoir en Asie du sud-est. Un remplaçant aux claviers est trouvé en la personne de Lanier Greig mais c’est déjà trop tard. Les Moving Sidewalks se disloquent.
Pourtant, la chance continue de sourire à Billy qui va être sollicité par Bill Ham (un chanteur malheureux reconverti en imprésario) pour mettre sur un pied un groupe de blues authentique et électrique. Suivi par Dan Mitchell et Lanier Greig, Billy Gibbons fonde ZZ Top. Dans la foulée, un 45 Tours de deux titres est gravé (« Salt lick »/ « Miller’s farm ») mais ne produit pas un grand effet.
Les choses auraient pu en rester là mais, fort heureusement, le Destin veille et Billy va croiser la route de deux mecs complètement hors normes.
Joe « Dusty » Hill, né le 19 mai 1949 à Dallas, est bercé depuis son plus jeune âge par la bonne musique qu’écoute sa maman (Elvis, Little Richard, Lightnin’ Hopkins). Á huit ans, à Noël, il reçoit une guitare en cadeau tandis que son frère aîné Rocky se voit offrir une bicyclette. Dusty déclarera plus tard : « On a fait un échange. Rocky a appris à jouer de la guitare. J’ai failli me briser le cou ».
Quand Rocky Hill atteint l’âge de monter son propre groupe, il demande à son petit frère de faire partie de l’aventure. Dusty accepte sans hésiter et se rabat sur la basse, son frangin ayant déjà recruté un guitariste et un batteur. La petite bande commence à tourner et le jeune Dusty apprend vite. Malheureusement, il est encore soumis aux obligations scolaires et ses absences répétées se font dangereusement remarquer. Sans cesse rappelé à l’ordre, il décide de suivre l’appel de la musique et quitte le collège à quatorze ans.
Servant de « backing group » à l’occasion, Rocky et Dusty font leurs classes derrière des géants comme Freddie King ou Lightnin’ Hopkins.
Après avoir rencontré un batteur du nom de Franck Beard (né le 11 juin 1949), ils décident de s’orienter vers un blues teinté de psychédélisme. Ils accompagnent d’abord une chanteuse de Liverpool, Lady Wilde, puis fondent leur propre groupe nommé American Blues. Outre le fait de se teindre les cheveux en bleu (ce qui, dans l’ambiance texane de la fin des années soixante, est très courageux ou totalement inconscient), les musiciens d’American Blues
ouvrent pour The Animals et Herman’s Hermits. Ils sortent également deux albums (« American Blues is here » et « American Blues do their thing ») qui connaîtront un succès d’estime. Mais la gloire n’est pas au rendez-vous et les musicos se séparent, chacun allant tenter séparément sa chance à Houston (la ville qui bouge).
Les choses vont passer au niveau supérieur quand Billy Gibbons, par le biais d’un ami commun, fait la connaissance de Frank Beard qui va gentiment remplacer le batteur de la première incarnation de ZZ Top. Et quand le bassiste tire sa révérence, Franck avance tout naturellement le nom de son vieux pote Dusty Hill.
Dusty connaît Billy Gibbons de réputation mais il ne l’a jamais vu sur scène. Il dira d’ailleurs dans une interview : « La première fois que j’ai entendu Billy jouer de la guitare, c’est quand j’ai joué avec lui ». Quant à Billy, il ignore que Dusty et Franck se connaissent depuis plus de cinq ans et qu’ils ont développé une étroite complicité dans leur jeu rythmique. La première répétition déclenche une véritable révélation. Dusty la décrit ainsi : « On a joué un blues en do et ça a duré trois quarts d’heure. C’était bon ! ».
Comme pour ses précédents groupes, Billy emmène ses deux nouveaux copains répéter dans le garage de son père, ce qui comporte pas mal d’avantages mais aussi quelques inconvénients. Dusty se souvient encore de Papa Gibbons, ardent défenseur de la ligne mélodique, déboulant en furie à la moindre fausse note pour engueuler copieusement ces profanateurs de l’harmonie. Compte tenu de ses compétences musicales, personne n’ose répliquer.
En cette fin d’année 1969, l’aventure est lancée et le trio ne va pas tarder à se faire un nom. Mais justement, ce nom, ça veut dire quoi ?
UN NOM MYSTÉRIEUX
Pendant des décennies, on s’est perdu en conjectures sur la signification de ZZ Top et les trois musiciens ne se sont pas gênés pour brouiller les pistes en répandant des versions toutes plus fausses les unes que les autres. Du papier à cigarettes (Zig Zag Top rolling paper) à la faute de frappe (le nom de départ aurait été 22 Top) en passant par le souhait que les albums du groupe soient classés au dernier rang dans les bacs de disques, les hypothèses ne manquent pas.
Billy Gibbons finira par lâcher le morceau (il y a juste quelques années de cela, après la fin du contrat le liant à Bill Ham). Fascinés par les patronymes des grands bluesmen de l’époque (BB King, ZZ Hill), les musiciens optent pour ZZ King. Mais ils ne sont pas satisfaits car il ne peut y avoir qu’un seul King du Blues. BB King étant au top, ils se mettent d’accord sur ZZ Top.
Selon Billy, Bill Ham leur aurait interdit de révéler l’origine du nom du groupe car il souhaitait entretenir le mystère.
En tout cas, ce nom énigmatique ne les a pas empêchés de faire du bruit.
Et quel bruit !
La sonorité de ZZ Top se compose de deux éléments complémentaires.
Tout d’abord, une section rythmique basse/batterie compacte au son rond, chaud et mat. Ensuite (et c’est ce qui frappe au premier abord), la guitare de Billy Gibbons, une Gibson Les Paul Sunburst de 1959 qui sonne selon lui comme « quatre pneus à plat sur une route boueuse ». Beaucoup de six-cordes passeront entre les mains de Billy au cours de sa carrière mais il restera toujours fidèle à cette guitare d’exception (fabriquée selon lui « le jour idéal avec la bonne pièce de bois, la dose correcte de peinture et le bon bobinage des micros »).
Selon la légende, la Gibson dormait sous le lit d’un fermier et Billy l’aurait eue pour quelques centaines de dollars seulement. Baptisée Pearly Gates (Les Portes du Paradis), cette guitare va donner toute sa mesure à travers un ampli Marshall 100 watts Super Lead 100 que Billy s’est procuré par l’intermédiaire d’un roadie de Jeff Beck (Billy a côtoyé le légendaire gratteux lors d’un concert d’El Becko à Houston). Satisfait de cette combinaison, il s’en achète deux autres. Pour rester sur un pied d’égalité avec son petit camarade, Dusty Hill s’équipe de trois amplis similaires, sa basse passant très bien dans ces amplis conçus pour des guitares. Au milieu de cette orgie de décibels, Franck Beard est bien obligé d’alourdir sa frappe (tout en maintenant heureusement son jeu subtil).
La recette est établie : chaleur, finesse, rugosité et volume maximum.
Pour en terminer avec le sujet, il convient de souligner le désappointement causé il y a très longtemps par la première réédition des albums du groupe en CD (en 1987). Avec la collaboration du trio lui-même, les disques d’origine ont été remixés et le son de la batterie a été modernisé avec force écho et reverb, dénaturant ainsi la sonorité initiale du Top. Cette querelle n’a plus de raison d’exister car la discographie de ZZ Top est maintenant rééditée d’après les masters originaux, étalant ainsi dans toute leur splendeur les réalisations chaudes et cruciales concoctées par le combo au cours de sa carrière.
Et cette carrière a été particulièrement riche en rebondissements.
BLUES-ROCK ÉLECTRIQUE ET FIERTÉ TEXANE (1970-1976)
Le premier show officiel du trio a lieu début février 1970 à Beaumont (la ville natale de Johnny Winter). Puis, sous la direction de Bill Ham, le groupe multiplie les concerts et les premières parties. Dans le même temps, le petit 45 Tours « Salt lick » cartonne honnêtement dans la région de Houston, provoquant l’intérêt des promoteurs locaux. Ainsi, ZZ Top est amené à participer à une tournée des légendes du blues avec Muddy Waters, Howlin’ Wolf et Lightnin’ Hopkins. Assurant le rôle de première partie, le trio est considérablement surpris en découvrant un public essentiellement noir qui s’attend à voir un groupe d’artistes noirs (effectivement, en entendant le single du Top à la radio, les promoteurs ont pensé que les musiciens étaient noirs en raison de leur style musical).
Les trois compères en retirent une grande fierté et gardent également le souvenir impérissable d’avoir côtoyé de près ces géants du blues. Franck Beard se rappelle des parties de poker d’anthologie auxquelles se livraient les légendaires bluesmen (sur un flight case de basse, avec billets et flingues de rigueur) et Billy Gibbons cite souvent le conseil que leur aurait donné le grand Muddy Waters : « Vous n’avez pas besoin d’être les meilleurs. Soyez simplement bons ! »
Bill Ham intensifie la course aux engagements et, vers la fin de l’année, il emmène ses poulains dans un studio d’enregistrement pour qu’ils accouchent de leur premier album. Il finit par décrocher un contrat de distribution avec la firme London (Decca en Angleterre), déclenchant ainsi la joie de Billy qui a toujours souhaité enregistrer pour le même label que les Rolling Stones.
Le premier disque du groupe voit donc le jour sous le titre très original de « ZZ Top’s first album » (ah, le bon sens texan !) avec la guitare de Billy sur la pochette. Le trio s’oriente de façon évidente sur la voie du heavy boogie blues et balance quelques bons titres comme « Brown sugar » (qui commence en blues traditionnel puis s’élance en blues-rock mid tempo), « (Somebody else been) shaking your tree » (avec son final à la pedal steel guitar) ou le superbe « Just got back from baby’s » qui révèle le toucher coulant et brutal de Billy Gibbons. Les trois copains composent également une ballade lente, « Old man » (dans le style sudiste des années 70), avec un solo de guitare mélodique. Le reste des morceaux tapent dans le registre d’un blues-rock rugueux au tempo médium (« Goin’ down to Mexico », « Neighbor, neighbor »).
Ce « First album » reflète déjà ce qui fera plus tard le succès de ZZ Top : une rythmique hypnotique au son rond et chaud associée à une six-cordes granuleuse à souhait. Le couple Les Paul/Marshall y est pour beaucoup. Pour la petite histoire, Dusty a joué sur une basse Danelectro Longhorn (branchée sur un ampli Marshall pour guitare), notre bassman ayant oublié sa Telecaster de 1951. Ce coup d’essai semble assez bien réussi mais, malheureusement, la presse spécialisée va descendre l’album.
Cet accueil glacial ne décourage pas nos trois musiciens qui continuent de faire ce qu’ils connaissent le mieux : tourner intensivement et balancer la sauce à chaque concert. Et même si les territoires du Nord leur sont interdits, leur renommée ne cesse d’augmenter dans tout le Texas.
Pour leur deuxième album, « Rio Grande mud » paru en 1972, les trois texans durcissent les choses en délivrant des titres plus carrés avec un son encore plus compact. « Francine » (le prénom d’une conquête de Billy) balance un maximum avec un bon riff et un solo tranchant. La slide précise et autoritaire de l’hypnotique « Just got paid » vaut aussi son pesant d’or. Tout l’amour qu’éprouve le trio pour le blues traditionnel transparaît dans « Mushmouth shoutin’ » avec Billy Gibbons à l’harmonica saturé et Pete Tickle qui vient en invité pour gratter de la guitare acoustique (il faut souligner qu’un autre musicien intervenant sur un morceau du Top est une rareté en soi). « Chevrolet » (un blues-rock taillé pour la route avec Dusty au chant) et « Bar-B-Q » (un boogie-rock nerveux) mettent en évidence tout le sens du riff de Billy.
Et puis, le groupe respecte la tradition du long slow aérien avec « Sure got cold after the rain fell » et sa guitare délicate qui annonce le futur « Blue jean blues ». On peut raisonnablement penser qu’un nombre conséquent de personnes ont dû planer ou tirer un coup en écoutant ce morceau.
Enfin, sur « Apologies to Pearly » (un instrumental boogie-rock texan burné), Billy délaisse pour la première fois sa fidèle Gibson Pearly Gates pour une Stratocaster (d’où le titre « Excuses à Pearly »). Ça chauffe !
Ce disque cartonne très honorablement. La complicité rythmique de Dusty et de Franck fait des merveilles et Billy développe son style fait de tirés de cordes et de notes en harmoniques. ZZ Top gagne en assurance.
Et le succès commence à pointer le bout de son nez ! Le single « Francine » atteint la quatre vingt et unième place au Top 100 (avec une version chantée en espagnol sur la deuxième face) et « Just got paid » doit être retiré de la set-liste des shows. En effet, chaque fois que les musiciens interprètent ce titre, les spectateurs des premiers rangs les aspergent avec de la petite monnaie. Cette pratique pouvant se révéler dangereuse, le trio décide alors de ne plus jouer ce morceau en concert (même si ces marques d’admiration rapportent au groupe une cinquantaine de dollars supplémentaires par soirée).
ZZ Top affermit sa réputation en continuant de tourner sans relâche et en partageant l’affiche avec les légendes du Rock’n’Roll Chuck Berry et Bo Diddley (le grand Bo donnera même l’une de ses guitares Gretsch Jupiter Thunderbird à Billy).
En revers de la médaille, les trois complices ne sont pas prêts d’oublier cette étrange soirée dans le bar d’un bled paumé où ils n’attirèrent… qu’un seul et unique spectateur. Ils assurèrent néanmoins le show en bons professionnels, allant même jusqu’à discuter à la pause avec le jeune homme et lui payer un coca.
1973 voit la consécration de ZZ Top. Le trio démarre l’année en beauté en ouvrant pour les Rolling Stones à Hawaï les 21 et 22 janvier. En voyant arriver trois cowboys sur scène, la foule décontenancée pense qu’il s’agit d’un groupe de « country music ». Mais les trois copains rassurent bien vite le public en l’assommant avec leur boogie-blues brûlant poussé au volume maximum et ils obtiennent même un rappel les deux soirs d’affilée (cet exploit sera rapporté dans la presse spécialisée).
Ces shows marqueront le début de l’amitié entre Billy Gibbons et Keith Richards. Quant à Dusty Hill, il n’oubliera jamais sa discussion avec Charlie Watts tout en éclusant quelques verres au comptoir.
Le printemps se révèle encore plus productif avec la sortie de « Tres hombres », un disque qui va faire date dans l’histoire du rock tant par son contenu que par l’intérieur de sa pochette (un hommage à la gastronomie tex-mex). Le trio a opté pour un titre en espagnol, affirmant ainsi sa spécificité texane et son amour du Mexique. Il a travaillé ses titres sans relâche pendant plusieurs mois dans une ancienne poste de Houston, au cœur d’un hiver rigoureux (en plus, les trois musiciens ne pouvaient commencer à répéter qu’à partir de minuit). Le boulot s’avère payant avec toute une palette de bons morceaux. L’enchaînement entre le blues-rock « Waitin’ for the bus » (avec Billy à l’harmonica) et le blues « Jesus just left Chicago » frappe méchamment l’auditeur entre les deux oreilles. Hargne, feeling et guitares dévastatrices sont au programme. Le collage des deux chansons vient en fait d’une erreur de manipulation d’un ingénieur du son qui a coupé les bandes trop juste pour faire le raccord. Mais cet effet (non désiré au départ) aura un résultat aussi surprenant qu’efficace et qui sera conservé en l’état sur les conseils de Bill Ham (que l’on surnommera plus tard le quatrième membre de ZZ Top).
Le blues-rock « Beer drinkers and hellraisers » (chanté en duo avec Dusty) ne fait pas de quartier avec un solo qui décoiffe dans l’esprit du Texas. « Move me on down the line » peut largement servir d’intro pour une bringue de campus, « Hot, blue and righteous » reprend l’ambiance de « Sure got cold after the rain fell » (en moins efficace) et « Precious and Grace » raconte les aventures autobiographiques du trio avec deux auto-stoppeuses sorties de taule. « Have you heard » (mélange de blues et de gospel) contient aussi sa part de feeling.
Mais le groupe décroche la timbale avec le fameux titre « La Grange » qui vante les mérites d’un bordel situé à deux heures de Houston. La rythmique est largement inspirée du « Boogie chillen » de John Lee Hooker mais Billy la joue sur une Fender Stratocaster maple neck de 1955, rajoutant ainsi du mordant sur l’attaque de l’intro. L’homogénéité exemplaire de la basse et de la batterie, le changement de tonalité, le break bien trouvé et les solos en harmoniques de Billy Gibbons font de « La Grange » un morceau d’anthologie.
Devant tant de talent, le public et les critiques sont bien obligés de se rendre à l’évidence. « La Grange » cartonne à mort, de même que l’album qui devient disque de platine. ZZ Top vient enfin d’obtenir la reconnaissance qu’il méritait !
« Tres hombres » apparaît donc comme le disque de la maturité et du succès. Le son a encore gagné en puissance, en chaleur et en efficacité. ZZ Top a trouvé la formule gagnante !
Au lieu de profiter du pognon qui commence à rentrer, le trio et son manager Bill Ham décident très intelligemment, au contraire, de bosser encore plus et d’intensifier le rythme des tournées. La stratégie est claire : le groupe a réussi à se faire connaître, il doit maintenant tout faire pour qu’on ne l’oublie pas. Le budget de fonctionnement du Top reste donc très tendu comme en témoigne l’anecdote suivante. Un soir, à Lubbock au Texas, le trio connaît une sacrée mésaventure. Le camion contenant leur équipement reste bloqué en route et le show est annulé. Les trois copains se voient contraints de partager une seule chambre d’hôtel puis de s’enfuir par la fenêtre au petit matin car ils n’ont pas un dollar en poche.
Mais, en dépit de ces petits déboires, ZZ Top continue d’escalader la montagne de la gloire dans le Lone Star State ainsi que dans pas mal d’états du Sud. Cependant, la partie est loin d’être gagnée dans la partie nord-est des USA.
Mais le groupe et son manager vont finir par réaliser l’énorme potentiel de la presse en termes de publicité et se plier, de plus ou moins bonne grâce, à la coutume des interviews.
Parallèlement à ce changement d’attitude, ZZ Top sort son quatrième album au printemps 1975. Encore titré en espagnol, « Fandango » propose une face live et une face enregistrée en studio. Le concert a été capté à la Warehouse de la Nouvelle Orléans (où ZZ Top se produit souvent devant un public entièrement rallié à sa cause) et permet de se rendre compte de l’énergie que dégage le trio infernal sur scène. Plutôt que de taper dans les hits qu’il a déjà à son actif, le groupe préfère présenter des inédits comme le farouche « Thunderbird », un rock sur les chapeaux de roues avec la guitare rugissante de Billy. Á l’origine, ce titre aurait été composé par un autre combo, les Nightcaps, qui a toujours revendiqué la paternité de cette chanson reprise par ZZ Top. Mais les mecs du Top l’ont déposée légalement les premiers et en sont donc devenus propriétaires.
Dusty hurle un « Jailhouse rock » hargneux (il a toujours été un grand fan d’Elvis), suivi de près par la slide de Billy. Le trio envoie ensuite un medley mélangeant « Backdoor love affair » avec le « Mellow down easy » de Willie Dixon. Le son est énorme et les trois musiciens remplissent parfaitement l’espace sonore. Pour tous ceux qui n’ont jamais vu ZZ Top en live, c’est la révélation !
Quant à la face studio, elle ne comporte que des bons morceaux, même si l’enregistrement a eu lieu à Tyler, un « dry county » notoire (un « comté sec », soumis à une loi locale interdisant la vente d’alcool).
Sur « Nasty dogs and funky kings », Franck martèle ses fûts sans pitié, accompagné par la basse ronflante de Dusty, tandis que Billy balance un solo costaud et inspiré. « Blues jean blues » est carrément géant avec une guitare planante et pleine d’émotion. Sur ce titre, Billy a utilisé une Stratocaster maple-neck de 1959 directement branchée sur la table de mixage sur les conseils de l’ingénieur du son (le camion transportant l’équipement du trio était tombé en rade et le groupe n’avait aucun ampli à sa disposition). Un fâcheux contretemps a donc contribué à la naissance d’un son de guitare brillant, riche et profond, qui prend l’auditeur à la gorge et aux tripes.
Chanté par Dusty, « Balinese » balance bien et « Mexican blackbird » bénéficie d’un harmonica et d’une slide tranchante.
Mais nos trois gaillards ont gardé le meilleur pour la fin avec deux morceaux qui déboulent sur un tempo d’enfer. Tout d’abord, « Heard it on the X » (le « X » étant une radio locale pirate située près de la frontière mexicaine), chantée en duo par Dusty et Billy qui lamine en slide une guitare accordée en « open tuning » de sol (il rajoute même un effet wah wah sur la fin).
Ensuite, la tuerie ! « Tush », un rock dantesque avec une slide aussi affûtée qu’une tronçonneuse. Un titre composé dans l’urgence, en moins de huit minutes, lors d’un « soundcheck » juste avant un concert en Alabama. L’association d’une musique chauffée à blanc et d’un texte ambigu. En effet, ce terme désigne une partie bien caractéristique de l’anatomie féminine mais signifie également quelque chose de joli ou de chouette. Il n’en faut pas plus pour propulser « Tush » dans la galaxie très convoitée du Top 20, malgré quelques radios réticentes à diffuser une chanson aussi tendancieuse.
Là, ça y est ! L’Amérique ne peut plus ignorer ZZ Top !
Notons au passage que « Tush » fera désormais partie intégrante de la set-liste du Top tout au long de sa carrière, généralement envoyé en fin de show après l’incontournable « La Grange ». Ce morceau servira également de fond sonore à quelques séquences cinématographiques célèbres (la bagarre de bar dans « Officier et gentleman », la pêche au thon dans « En pleine tempête ») et sera repris en concert par pas mal de groupes de hard rock dans les années 80 (Motörhead s’inspirera même de la rythmique pour composer « No class »).
Pour en terminer avec « Fandango », le contenu musical a été soigné mais aussi le packaging. La pochette ressemble à une véritable affiche publicitaire du groupe et dévoile sans artifices ce à quoi ressemble ZZ Top sur scène (on peut voir les trois compères en train de jouer leur boogie diabolique dans leurs habits de cowboy de chez Nudie’s, dont la fameuse veste de Billy Gibbons avec la carte du Texas).
L’intérieur propose une photo d’un stade plein à craquer, prise lors de ce concert mémorable de juillet 1974 à Austin, avec la mention « 80 000 friends ». Bill Ham semble avoir judicieusement choisi le terme « amis » (au lieu de « spectateurs » ou « fans »), rendant ain
